“En trois ans, Annemasse a muté de façon exceptionnelle”
C’est l’homme fort du moment. Gabriel Doublet est le nouveau maire d’Annemasse, le nouveau président du Pôle métropolitain du Genevois français et il a été réélu à la tête d’Annemasse Agglo qui s’étend sur 12 communes. Il entend mettre l’accent sur la sécurité et l’attractivité de sa ville.
Vous aviez l’air de travailler en bonne intelligence avec le maire sortant, le socialiste Christian Dupessey, malgré des couleurs politiques différentes. Quelles inflexions allez-vous apporter par rapport à son mandat ?
Effectivement, nous avons été assez proches et nous avons très bien travaillé ensemble. À l’Agglomération, il a été mon premier vice-président et vice versa.
Mais les choses ont changé…
Quand Christian Dupessey a pris la décision de ne pas se représenter, nous nous sommes tous posé des questions sur l’avenir de la ville. On s’est dit que l’équipe qui venait derrière lui n’était pas celle qu’il fallait pour porter les enjeux qui nous remontaient sans arrêt du terrain. Ils étaient essentiellement axés sur les questions de sécurité, d’ambiance, de propreté, de dynamisme, de la centralité, du commerce de proximité. On s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire pour essayer d’apporter du nouveau.
Le changement porte surtout sur des questions de sécurité et de propreté ?
Ces deux sujets sont primordiaux, de même que la question de l’attractivité d’Annemasse. Nous avons dans notre équipe des gens qui sont des commerçants, qui connaissent bien le tissu économique local, qui ont envie de renouer avec le passé très commerçant, florissant même, de la ville d’Annemasse.
Florissant, notamment du fait que beaucoup de Suisses venaient – et viennent encore – acheter à Annemasse ?
Oui, bien sûr, et en masse. D’ailleurs, c’est encore un peu le cas à certains moments clés de l’année. On l’a vu pour le Vendredi saint ou durant le Jeûne genevois. Nous voulons retrouver cette clientèle, puisque, depuis deux ou trois ans, il y a eu d’importants travaux au centre qui ont rendu l’accès à la ville compliqué. À la rentrée, les travaux du tram 17 seront finis. En fin d’année, la piétonnisation sera bouclée. Mais au-delà de ça, il y a aussi tout l’enjeu de la sécurité, puisqu’on a des chiffres de la délinquance qui sont vraiment très mauvais. C’est lié au périmètre transfrontalier de cette ville, qui nourrit des trafics en tous genres.
Vous allez donc mettre le paquet sur les effectifs de police et les caméras…
Oui. Et sur la prévention aussi, parce que certes, on veut grossir les effectifs de la police municipale, mais nous souhaitons aussi qu’elle crée du lien avec la population. Nous demandons à la police municipale d’être très présente, d’aller à pied, de se promener régulièrement dans les rues et d’aller au contact des commerçants.
Étiez-vous raccord avec les travaux de piétonnisation ?
Tout à fait. C’est la Ville d’Annemasse qui a porté la piétonnisation et c’est l’Agglomération, que je présidais à l’époque et que je préside toujours, qui a porté les travaux du tram 17. On a fait le choix un peu fou de tout réaliser en même temps. En l’espace de trois ans, la ville a muté de façon exceptionnelle. Nous avons toujours été convaincus que c’était un élément fondamental de l’attractivité. Il y a ici une espèce de fulgurance. Nous sommes passés d’un petit bourg de 2 000 habitants au début du siècle à une ville de 40 000 personnes, que le ferroviaire a passablement développée. Et nous avons désormais un tram. Rares sont les villes françaises qui connaissent des destins aussi rapides.
C’est plus beau, mais Annemasse souffre de fortes inégalités entre employés payés en francs suisses ou en euros…
Oui. Annemasse est l’une des villes les plus inégalitaires de France. On a ici plus d’une centaine de nationalités et 25 % de la population change tous les six ans. Avec un tel turnover, l’enjeu est de créer les conditions pour mieux faire société.
“Annemasse, l’une des villes les plus inégalitaires de France”
Parce que le fait d’avoir 100 nationalités différentes, cela pose des questions d’intégration ?
Je n’en fais pas du tout quelque chose qui soit péjoratif, c’est même tout le contraire. On est ici un peu dans l’esprit de la Genève internationale. Ce que je dis, c’est que le vivre ensemble ne se déclare pas, il se travaille au quotidien. Nous voulons recréer du lien. Dans cette ville qui se renouvelle sans cesse, où les rapports économiques sont inégalitaires, il faut réussir à créer une espèce de mayonnaise, soit un sentiment d’appartenance, de fierté et une envie collective que la ville avance.
Comment créer cette “mayonnaise” ?
Cela passe notamment par l’événementiel. La fête “Annemasse joue !” a été un grand succès. Deux jours durant, les gens sont venus en masse pour faire des jeux de société. La culture, c’est aussi un des marqueurs très forts de la ville. Il y a Château Rouge et ses festivals, comme “Bonjour l’hiver”. Il y a la Villa du Parc, qui est un centre d’art contemporain d’intérêt national. Il n’y a pas meilleur liant que la culture. On pourrait dire un peu la même chose du sport aussi.
Annemasse veut revitaliser ses commerces, mais les prix des surfaces commerciales sont très élevés. Que faites-vous ?
Si on laisse faire le marché privé, les niveaux de loyers sont insoutenables pour les porteurs de projets. Nous avions à Annemasse beaucoup de belles boutiques qui, malheureusement, n’ont pas tenu parce que le niveau de loyer était absolument délirant. L’idée, c’est que la ville se rende propriétaire de quelques lieux. Il y aura peut-être 15 ou 20 coques commerciales stratégiques sur lesquelles il faut que nous ayons une action. Nous sommes aussi confrontés à pas mal de blanchiment d’argent. Il y a des commerces de pure façade.
Vous pointez des barber shops, par exemple ?
C’est un exemple. Il y a des barbiers historiques qui fonctionnent très bien. Il y en a d’autres, où il n’y a jamais personne dedans. Pourtant, il y a des chiffres d’affaires. Et ils sont capables de verser un niveau de loyer qui est tout à fait étonnant.
Vous avez annoncé que la durée de parking au centre-ville allait passer de 30 minutes à 60 minutes et, par ailleurs, que les zones piétonnes allaient être interdites aux trottinettes électriques et aux vélos. N’est-ce pas attirer à nouveau les voitures dans le centre ?
Pas du tout. Pour moi, c’est la continuité du geste. Les zones piétonnes sont traversées sans cesse par des trottinettes qui roulent beaucoup trop vite et par des vélos. Nous avons eu un nombre de plaintes incalculable et aussi des accidents. Or ces zones ont été faites justamente pour que les gens retrouvent une vraie tranquillité. Pour autant, nous soutenons les mobilités actives. Annemasse dispose d’un schéma cyclable.
Quid du stationnement ?
C’est un élément d’attractivité assez important, de pouvoir offrir une heure de parking gratuite. Aujourd’hui, c’est une demi-heure, mais dans ce temps, vous n’avez rien le temps de faire.
Grand sujet régional, le Léman Express (LEX). Fonctionne-t-il à souhait ou pointez-vous des problèmes ?
Le Léman Express est un succès incontestable. Avec lui, Annemasse est devenue la cinquième gare de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Mais on est déjà presque à saturation. Sur la ligne Évian-Annemasse, si vous ne prenez pas le train à Évian ou Thonon, vous faites le voyage debout. Donc nous aimerions qu’il y ait des moyens pour mettre des rames supplémentaires, pour doubler les voies, pour augmenter les cadences.
“Léman Express : on est déjà presque à saturation”
Il y avait un engagement de l’État et de la Région pour moderniser la ligne de la vallée de l’Arve…
C’est une branche du Léman Express qui va jusqu’à Saint-Gervais. On pourrait dire la même chose de la ligne entre Annemasse et Annecy, où il faut une heure en train pour faire 45 kilomètres, ce qui est quand même invraisemblable. Je sais que Pierre Maudet [le conseiller d’État genevois en charge des Mobilités, ndlr] a parlé de la liaison Genève-Lyon...

Qu’attendez-vous du service express régional métropolitain (Serm), discuté avec la Région Auvergne-Rhône-Alpes et l’État, qui vise à améliorer les transports publics autour des grandes villes ?
Nous en sommes à la deuxième phase d’études. Il va falloir définir des priorités parce que tous les élus arrivent avec leur liste de courses. Dans la mienne, il y a tout ce que je viens de vous dire : achats de rames supplémentaires, doublement des voies à certains endroits, modernisation du réseau…
Où souhaitez-vous voir un doublement des voies ?
Ce n’est pas forcément sur toute la longueur des tracés, mais c’est permettre à un moment donné des croisements afin d’améliorer les cadencements. Mais le ferroviaire coûte extrêmement cher et les finances françaises sont ce qu’elles sont.
L’autoroute du Chablais (A412) – entre Thonon et Machilly – pourrait être mise en service en 2029. La Ville de Genève monte au front pour s’opposer à cet ouvrage. Qu’en pensez-vous ?
Pour moi, c’est un mal nécessaire. Faire des routes en cette période de l’histoire peut paraître un peu contre-intuitif. Néanmoins, il faut bien connaître la situation du Chablais, et plus particulièrement celle des communes qui sont traversées tous les jours par des milliers de véhicules et de camions. Bons-en-Chablais, Douvaine, Perrignier, même Thonon, sont vraiment saturées de trafic. Je pense qu’on ne peut pas les laisser dans cette intranquillité. Il y a besoin d’une infrastructure routière qui permette de fluidifier et de pacifier toutes ces communes. Que je sache, Genève est bien connectée à Lausanne avec en même temps des lignes ferroviaires à côté qui ne doublonnent pas. Il y a aussi un projet d’élargissement de l’autoroute de contournement à Genève.
“L’autoroute du Chablais, c’est un mal nécessaire”
La critique majeure des autorités genevoises est que cette autoroute va agir comme un aspirateur à voitures et qu’elle va augmenter le trafic automobile à Genève. Qu’est-ce que vous en pensez ?
Je ne pense pas que ce sera le cas. L’idée avec cette autoroute, c’est de finir un barreau qui aujourd’hui n’est pas opérationnel, entre les Chasseurs, à l’entrée nord-est d’Annemasse, et l’A40 (Annemasse/Saint-Julien). Il permettrait de réaliser le grand contournement dont cette agglomération ne dispose pas. Aujourd’hui, vous avez une route départementale qui n’a pas 2x2 voies. Cela bouchonne en permanence. C’est pour cela que les voitures percolent, y compris dans les petits villages du canton de Genève.
L’autre sujet routier, c’est la question de cette autoroute A40 qui longe le Salève, entre Annemasse et Saint-Julien, et qui devrait devenir payante…
Nous, élus, avons été très clairs là-dessus, presque unanimes. Nous sommes pour le maintien de la gratuité. Je pense qu’une agglomération de notre taille mérite un contournement gratuit. À partir du moment où ce contournement deviendra payant, il va générer des stratégies d’évitement de gens qui ne vont pas vouloir payer et qui vont se retrouver sur les réseaux secondaires. Il n’y a qu’une décision ministérielle qui pourrait changer la donne. On se bagarre pour ça.
Autre grand sujet : comment faire en sorte que les salariés français payés en euros, y compris les agents municipaux, puissent rester sur le territoire ?
L’Institut de formation en soins infirmiers s’est installé dans une nouvelle école dans la zone d’aménagement concerté (ZAC) de l’Étoile et est opérationnel depuis février. Or certains jeunes personnels restent un an chez nous puis s’en vont en Suisse dès qu’ils ont acquis un peu d’expérience. Je ne stigmatise personne. Ce qui provoque cette bascule, c’est le coût de la vie et principalement le coût du logement. Souvent, quand les couples veulent faire une acquisition dans l’immobilier, il devient presque obligatoire pour eux d’aller chercher un salaire en Suisse. L’enjeu majeur, c’est de trouver des solutions pour loger nos salariés payés en euro. C’est pour ça qu’au niveau de l’Agglomération, nous avons la règle des trois tiers. On demande que dans chaque opération immobilière, il y ait : un tiers de logement locatif social, un tiers en accession libre [équivalent à de la PPE en Suisse, ndlr] et un tiers d’accession sociale – donc un achat – via un mécanisme qui s’appelle le bail réel solidaire. Selon ce système, c’est la collectivité qui garde la charge foncière [comme le droit de superficie dans le canton de Genève, où le propriétaire loue le terrain, ndlr]. Ce qui est intéressant, c’est que grâce à cela, les prix sont situés 30 à 40 % en dessous de ceux du marché. Cette accession est possible uniquement sous condition de ressources [les biens sont destinés à des revenus moyens, ndlr]. Et pendant quinze ans, vous n’avez pas le droit de revendre en empochant une plus-value.
Il s’avère que des frontaliers occupent des logements sociaux, ce qui est défavorable pour les gens payés en euros…
Ce sont des gens qui entrent dans ces logements alors qu’ils ont des salaires français et, à un moment donné, ils deviennent frontaliers. Je crois qu’ils représentent 8 % du parc social de l’agglomération d’Annemasse. Ils doivent payer un surloyer qui est symbolique, pas du tout rédhibitoire pour eux. Nous aimerions effectivement que ces logements sociaux servent à ceux qui en ont vraiment besoin. On ne peut pas expulser les gens payés en francs, mais nous attendons beaucoup aussi d’une loi qui va sortir bientôt, la loi Amiel.
En quoi consiste-t-elle ?
C’est une loi qui permet aux collectivités de loger leurs fonctionnaires en liant le bail à la fonction. Aujourd’hui, on loge déjà dans les appartements sociaux un certain nombre de nos fonctionnaires. Le problème, c’est que quand ils quittent leur poste, nous n’avons pas la faculté de leur demander de nous rendre les appartements. Cette loi nous le permettra.
Vous avez pour projet de créer plus de logements pour les fonctionnaires ?
Oui, nous avons demandé un inventaire de toutes les propriétés communales dans l’optique d’en faire un élément d’attractivité pour les fonctionnaires. Nous avons fait beaucoup de choses pour améliorer leur qualité de vie. À l’Agglomération, nous sommes passés à la semaine de 35 heures sur quatre jours pour un certain nombre de services. Cela donne du temps pour d’autres activités que le travail. Nous essayons de créer des conditions d’attractivité au-delà du seul salaire, parce qu’on ne pourra jamais rivaliser avec Genève sur ce point. Les gens réfléchissent quand il y a par exemple des facilités offertes pour la garde des enfants, pour le logement, l’aménagement des horaires, etc.
Sur la question de la santé spécifiquement, que voulez-vous faire pour garder des infirmiers, des infirmières, des médecins sur le territoire ?
Il y a la question du logement et aussi tout ce qu’on peut faire pour créer des conditions attractives pour les personnels de santé. Nous avons par exemple ouvert au mois d’avril un centre de santé médical. Il se trouve dans la ZAC Étoile, sur la commune d’Ambilly. C’est l’Agglomération d’Annemasse qui a porté ce projet. La spécificité, c’est qu’on n’a pas fait venir des médecins libéraux. Nous travaillons sur la base du salariat. Les médecins sont embauchés par la collectivité via l’UMFMB (Union des Mutuelles de France Mont-Blanc). Les jeunes médecins veulent avoir une vie privée. Je pense que la formule du salariat leur convient mieux. Le contexte est difficile, car on a 30 % de la population sur l’agglomération qui ne possède pas de médecin traitant. La situation devient critique.
En amont des élections municipales, à La Roche-sur-Foron par exemple, le discours a mis en avant une volonté de maîtriser la densité, de préserver une identité de village, etc. Or justement, les besoins en logement grandissent. Comment expliquer cette attitude ?
Le ressenti de la population, c’est que tout va trop vite. C’est presque un tsunami. Il y a donc une volonté politique de freiner ou de réduire cette démographie galopante, de vouloir prendre sa part, mais de façon raisonnable. La vraie question qui se pose, c’est celle du modèle de développement de Genève. Tant que Genève disposera des conditions cadres qu’elle offre, notamment auprès des grandes entreprises, avec une fiscalité attractive, la croissance ne s’arrêtera pas. Et j’ai l’impression que du côté genevois, tous partis politiques confondus, il n'y a personne qui soit prêt à remettre en cause ou même à discuter de ces conditions d’accueil…
Il le faudrait ?
Si on veut reprendre la main sur le développement et ne plus le subir, si on ne veut pas tout bétonner, il faut qu’on s’interroge sur la croissance qu’on souhaite pour ce bassin de vie. Ce discours est tenu dans les petites communes côté français, mais il l’est aussi par bon nombre de Genevois. L’initiative “La Suisse à 10 millions” en témoigne particulièrement. Quel modèle de développement se fixe-t-on pour qu’il soit soutenable du point de vue humain ?

Article tiré
du N°
14


































