Entretien
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Martin Staub

Président des communes genevoises

© Éric Roset

“Pour bâtir à Genève, à part le PAV, il n’y a plus rien”

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En septembre 2025, Martin Staub a été élu à la présidence de l’Association des communes genevoises (ACG). Le conseiller administratif de Vernier explique son fonctionnement et évoque la situation des communes du canton dans un contexte de déficit budgétaire.

Pouvez-vous nous présenter l’Association des communes genevoises (ACG) ?

C’est une association qui réunit l’ensemble des 45 communes genevoises. Elle existe dans d’autres cantons, mais la particularité de celle de Genève, c’est qu’elle est reconnue dans la Constitution et dans la loi. Chaque commune est tenue d’en faire partie.

Est-ce que vous disposez de compétences propres, comme en France les communautés de communes ?

Non, l’ACG n’a pas de pouvoir directement. Mais il y a deux éléments importants. D’abord, le fait que nous soyons reconnus dans la loi nous donne un rôle dans les discussions avec le Canton. L’ACG fournit un avis consultatif pour chaque projet législatif. Nous avons également sous gestion directe ou indirecte un ensemble de fonds qui financent la culture, le sport, les aménagements, les équipements. Cela représente des dizaines de millions de francs.

Vous êtes donc élu ?

Il y a une élection par les pairs, c’est-à-dire par les conseillers administratifs, qui représentent les exécutifs communaux.

Quel regard portez-vous sur les communautés de communes de France voisine, qui ont des prérogatives propres ? Est-ce un modèle ou plutôt un empilement de strates ?

À Genève, certaines communes se regroupent pour gérer des problématiques particulières. L’accueil de la petite enfance, par exemple. Les communautés de communes françaises peuvent servir à gérer le territoire de manière plus efficiente. Mais ce système pose la question de la démocratie, qui devient alors indirecte. Il ne faut pas multiplier les instances car la population se retrouve trop éloignée des pouvoirs de décision. C’est un équilibre à trouver.

“Avec la France, nous sommes contraints de nous entendre”

Nous avons récemment parlé avec un responsable au SDOL (Stratégie et développement de l’Ouest lausannois). C’est une association de communes, un peu au sens français du terme…

Les Vaudois disposent de pouvoirs d’aménagement au niveau communal. À Genève, c’est le Canton qui planifie. Ce qui peut être vu comme une atteinte à l’autonomie des communes a peut-être permis à Genève de limiter le mitage de son territoire. Le Canton conserve une vue d’ensemble.

Le Canton de Genève a annoncé un budget lourdement déficitaire pour 2026. Cela a une incidence sur les budgets des communes. Quelles vont être les conséquences pour elles, et singulièrement pour les moins riches, comme Vernier ?

C’est une situation tendue pour un ensemble de communes, notamment les plus précaires. Vous avez cité Vernier, mais vous pouvez citer les plus petites, comme Avully par exemple [1 750 habitants]. Les premières mesures que le Canton a annoncées pour régler la question des déficits, c’est de transmettre la charge sur les communes. Comme chacune d’elles doit équilibrer son budget, elles n’auront d’autre choix que d’augmenter les impôts. Cela suscite un peu un agacement, voire de la colère. En 2024, le peuple a voté en faveur d’une baisse d’impôts proposée par le Conseil d’État. Nous avions dit au Canton de faire attention, parce que nous savions que les revenus, alors extraordinaires, étaient dus notamment aux gains des traders. Le paradoxe, c’est que pendant que d’autres régions souffraient, nous avons eu ces gros gains, dans le domaine de l’énergie notamment, malgré la crise. Genève a donc engrangé des revenus fiscaux extraordinaires. Le Canton a mis en place une baisse d’impôt structurelle, basée sur une situation conjoncturelle extraordinaire. L’ACG avait demandé : « À tout le moins, ne nous l’appliquez pas. » Il n’a pas tenu compte de notre demande.

Vous êtes conseiller administratif à Vernier. Quelles sont les conséquences de ce budget 2026 pour votre commune ?

Elle possède un budget déficitaire et le retour à l’équilibre sera extrêmement compliqué, voire impossible. À terme, nous devrons probablement envisager une hausse des impôts. Et nous ne serons pas les seuls. Cette année, Puplinge les a augmentés. L’année prochaine, ce sera Plan-les-Ouates. La nouvelle crèche qu’ouvrira Lancy en 2026 ne pourra offrir que la moitié des places prévues dans le projet initial. D’autres communes ont renoncé à des projets ou diminué les subventions. Ce sont des conséquences directes pour la population, notamment en ce qui concerne l’accueil de la petite enfance, puisque c’est notre principale prérogative.

Certaines voix estiment que les communes riches pourraient être encore plus solidaires avec les moins riches...

Nous avions pris la décision de renforcer la péréquation intercantonale il y a trois ans. Car toutes les communes sont conscientes que trop d’inégalité met à mal la cohésion ainsi que la délivrance de prestations pour l’ensemble du canton. La baisse d’impôts, pour les communes les plus précaires, vient annuler ce renforcement. La volonté de l’ACG est de revoir le triptyque : revenus, charges et compétences. Ces discussions doivent avoir lieu avec le Canton.

“À Vernier, nous devons envisager une hausse des impôts”

Pouvez-vous nous donner un exemple concret de cette baisse fiscale sur une commune ?

À Vernier, la commune touchait 7 millions de plus par an du fait de la péréquation. Entre la baisse d’impôts de 2024 et la baisse des prévisions de recettes fiscales 2026 des personnes morales [les entreprises, ndlr], qui est heureusement conjoncturelle, c’est comme si on nous avait coupé notre budget de 8 %. Vous imaginez les efforts que nous devons faire pour rééquilibrer le budget. Nous ne sommes pas magiciens !

La question des compétences communales se pose. Un exemple très concret : Bernex avait un projet de zone 30 km/h qui a été bloqué dans le cadre d’un recours général. Or, dans le canton de Vaud, une commune peut avancer seule…

Que le Canton assume une forme de coordination, ce n’est pas forcément une mauvaise chose. Le danger, c’est que le conseiller fédéral Albert Rösti a annoncé sa volonté d’interdire aux communes d’aménager des régimes de zone 30 km/h. L’Association des communes suisses s’est opposée à cela, en disant qu’on devait permettre aux communes de continuer à décider au niveau local.

Est-ce que l’ACG souhaiterait que les communes disposent de plus d’autonomie, par exemple pour décider d’aménagements ?

Cela ne fait pas partie des discussions à ce stade. Sans critiquer nos amis vaudois, ils payent parfois cher le fait d’avoir des décisions communales qui n’ont pas été coordonnées. Car leur territoire a souffert du mitage.

Un des problèmes majeurs de Genève est le logement. On voit des communes qui construisent beaucoup, comme Vernier, Lancy ou Bernex. Et d’autres, sur la rive gauche, qui ne proposent quasiment pas d’appartements et encore moins de logements sociaux, comme Cologny ou Vandoeuvres.

Aujourd’hui, Genève fonctionne sur la base d’une planification qui a été décidée dans les années 1950 ou 1960. Que l’aéroport se trouve sur la rive droite, cela ne va pas changer. Idem pour l’autoroute. Nous n’allons pas non plus détruire toutes les zones villas et installer de grands immeubles en campagne. La rive gauche ? Elle ne dispose pas de transports publics efficaces pour les communes proches du lac. Par ailleurs, nombre de secteurs ont changé de physionomie. Bernex, par exemple, était un village. Confignon, Plan-les-Ouates, Satigny aussi. À Thônex, rive gauche donc, il y a eu les Communaux d’Ambilly qui se sont développés [devenant Belle-Terre, nldr].

Mais quid de Vandoeuvres, d’Anières, de Collonges-Bellerive, ces communes riches ?

Les efforts doivent être partagés. Néanmoins, la présence de villas cossues sur la rive gauche fait aussi la richesse de Genève. Il y a des équilibres à trouver entre répartition des revenus fiscaux et diversité des territoires.

Selon le Canton, 10 % de la zone villa devraient être affectés à la construction de logements...

Pour pouvoir le faire, il y a des conditions à remplir : on ne peut pas construire des immeubles là où il n’y a pas de transports publics efficaces ; on ne va supprimer la zone villa pour réaliser un immeuble avec un seul étage. L’équilibre de Genève est aussi basé sur le fait que nous avons ici une variété de populations, avec des gens plus ou moins aisés, et des types de logements différents.

Les communes se trouvent dans une situation ambigüe face aux besoins de logements. Elles plébiscitent des constructions, qui font ensuite l’objet de recours et de référendums…

Il y a d’abord un aspect financier et puis un aspect politique. Les gens n’aiment pas les chantiers. Ils n’aiment pas qu’on construise devant chez eux. C’est pareil des deux côtés du lac. On peut les comprendre. Cela provoque alors des refus, des oppositions. C’est ça la question. Elle nécessite toujours un accompagnement long des projets. Il n’y a pas d’incitations négatives à bâtir, mais peut-être pas suffisamment d’incitations positives.

Quel est le rôle des communes dans la création de nouveaux logements ? Quel est l’impact en termes de coûts et de charges ?

À long terme, construire du logement devrait ramener de l’argent, parce les communes touchent une partie des contributions fiscales liées à la venue d’habitants. Les communes bénéficient aussi d’une partie des revenus issus des personnes morales. Donc accueillir des entreprises, cela peut être favorable. Le problème, et c’est la même chose pour les communes de France voisine, c’est qu’il faut construire des infrastructures, donc sortir beaucoup d’argent. C’est le cas pour Bernex aujourd’hui et pour Confignon demain [la commune accueillera une partie des logements du grand projet des Cherpines, ndlr], sans parler du PAV.

Qu’en est-il du quartier de l’Étang, élevé dans votre commune justement. Comment se porte ce grand projet ?

Avec l’Étang, Vernier a accueilli 2 500 nouveaux habitants. Le tout est équilibré, entre les dépenses d’infrastructures et l’arrivée de nouveaux habitants, qui payent des impôts. Cela dit, ce quartier a nécessité de gros investissements pour créer une école, une crèche, des locaux partagés, etc. Il y a aussi un parc. C’est beaucoup d’argent qu’il faut amortir sur le temps long.

Il y a à Genève un discours contre le « bétonnage ». Même dans des communes de droite, comme à Bernex, on trouve des élus, qui prônent un ralentissement de l’activité économique pour préserver le territoire. Comment voyez-vous cela ?

C’est un sentiment compréhensible, mais le développement apporte également des infrastructures, notamment de transport… qui sont, elles, rarement remises en cause. En ce qui concerne le logement, il y a une demande parallèle : on s’inquiète de la densité et, d’un autre côté, les familles ne trouvent pas à se loger, les logements sont trop chers. Il faut avoir une vision commune et partagée. C’est seulement ainsi qu’on va pouvoir continuer à construire les logements nécessaires. Mais en indiquant où et comment on va le faire. On ne peut pas dire en même temps : on a besoin de logement et on va tout conserver, la zone villa, la zone agricole.

“Nous n’allons pas non plus détruire toutes les zones villas”

Est-il envisageable justement d’imaginer toucher aux zones d’assolement, ces terres qui constituent une réserve pour l’agriculture et que la Confédération répartit au niveau de la Suisse ?

D’abord, Genève est un gros producteur agricole. Nous sommes attachés à une forme de circuit court et de proximité avec l’agriculture. Il faut aussi savoir que surface d’assolement ne veut pas dire zone agricole. Ces zones ne comprennent pas les vignes, par exemple. En revanche, le parc des Bastions est une surface d’assolement. Pour vous répondre, je pense donc que la discussion sur la répartition des zones d’assolement entre les cantons aura lieu, mais cela sort nettement de mes attributions.

Une maquette du PAV. Image: Éric Roset

Par ailleurs, le rythme de la construction s’essouffle…

Actuellement, le nombre de logements construits par année est d’environ 3 000. Mais ensuite ? À part le PAV, il n’y a plus grand-chose. Le PAV vise un total de 12 000 logements. C’est beaucoup, mais que se passera-t-il dans dix ans ? Il faut poser la question au Canton pour connaître la réponse.

Le Grand Genève a subi des chocs ces derniers temps avec, par exemple, la décision du Conseil d’État de mettre fin à la scolarisation des enfants des frontaliers en Suisse. Les communes participent-elles à ces décisions ?

Les questions liées aux frontaliers relèvent de l’international. Les communes, tant ici qu’en France, se trouvent au bout de la chaîne. Il y a des institutions qui se développent au niveau du Grand Genève, mais nous avons peu de rapports avec elles. Ce que je peux dire, c’est que nous sommes tous contraints de nous entendre. Il faut se parler. Je ne dis pas ça négativement, c’est juste que nous vivons dans un espace géographique que la frontière a coupé en deux. D’ailleurs, on a plus de frontières avec la France qu’avec la Suisse.

La question des écoliers frontaliers scolarisés en Suisse et repoussés vers la France, ce n’est pas une question qui touche les communes ?

S’il y a beaucoup d’élèves frontaliers en Suisse, cela implique de devoir construire plus d’écoles. Mais pour d’autres communes, à l’inverse, ça permet de maintenir certaines classes, qui autrement, devraient fermer.

On n’a pas l’impression que les communes suisses travaillent avec les communes françaises…

C’est un fait que les communes à Genève n’ont pas de relations directes avec les communes françaises, ou très peu. Mais, en France, le pouvoir de décision est encore moins donné aux communes que chez nous sur beaucoup de questions et, par ailleurs, les compétences sont asymétriques.

Au fond, est-ce que la position de président de l’ACG n’est pas un peu frustrante ? Qu’est-ce qui vous anime dans cette charge ?

Je crois que le niveau local est l’un des derniers échelons où la population a encore confiance dans les élus. Il existe aussi une diversité incroyable entre les communes. À Genève, vous avez 180 000 habitants. Vous avez Vernier qui sera bientôt à 40 000. Puis vous avez des communes, comme Russin, qui n’atteignent pas le millier d’habitants. Il y a des maires qui se font interpeller dans la rue pour aller éteindre la lumière de l’école. C’est quelque chose de magnifique de pouvoir être ici pour trouver des solutions et défendre les intérêts des communes face, par exemple, à des transferts de charges du canton.

Article tiré

du N°

12

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Martin Staub

Martin Staub, 41 ans, a passé l’essentiel de sa vie à Vernier. Il bénéficie d’une formation en droit et en sciences politiques. Il a exercé comme avocat. Ce membre du parti socialiste a été trois fois maire de Vernier, la deuxième plus grande commune du canton de Genève. Il a été conseiller municipal de 2013 à 2018 et brièvement député au Grand Conseil, cédant sa place après une élection complémentaire pour le Conseil administratif. Il a été élu à la présidence de l’Association des communes genevoises en septembre 2025.