Entretien
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Marjorie de Chastonay

Conseillère administrative en Ville de Genève

© Éric Roset

“Le 30 km/h est une question de santé publique”

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Conseillère administrative de la Ville de Genève depuis près d’un an, Marjorie de Chastonay défend l’apaisement routier, la piétonnisation du secteur Rive et la refonte de la circulation autour de la gare Cornavin. Elle assume la densité du PAV.

En novembre 2025, la Ville et le Canton de Genève ont signé une sorte de paix des braves sur les aménagements en matière de mobilité. Quels seront les effets concrets de cet accord ?

C’est un accord qui se déploie jusqu’à la fin de la législature cantonale, en 2028. L’idée, c’était de chercher nos points de convergence et, pour les autres points, d’engager des discussions pour débloquer des dossiers. Beaucoup de sujets sont enchevêtrés. C’est le cas, par exemple, avec le réseau routier. La Ville de Genève en est le plus souvent propriétaire et en assume l’entretien et l’aménagement. Mais si des interventions ont un impact sur le réseau routier structurant, le Canton a le pouvoir de décision. Il existait certains blocages, notamment au niveau de la moyenne ceinture [un axe principal de trafic prévu par la Loi pour une mobilité cohérente et équilibrée, ndlr]. Dans le secteur de l’avenue de l’Amandolier par exemple [la Ville va procéder à des aménagements, à la demande du Canton].

De quels blocages parle-t-on ?

Pour le Canton, le but principal est d’éviter le trafic des pendulaires. Pour nous, c’est d’éviter le trafic de transit dans les secteurs habités. Nous avons déployé une feuille de route. Nous sommes d’accord sur beaucoup de choses. Et il y a des points sur lesquels nous ne le sommes pas. Un exemple : le stationnement des deux-roues motorisés (2RM). La Ville faisait systématiquement opposition à l’augmentation du nombre de ces places, parce qu’elle estime que les 2RM font du bruit et envahissent l’espace public. Nous avons débloqué 1 600 nouvelles places, qui peuvent aussi être utilisées par les vélos. J’ai accepté ce compromis pour avancer sur d’autres projets, notamment sur la piétonnisation de Rive [projet qui démarrera en 2027, ndlr]. J’ai demandé le soutien du Canton sur ce dossier qui était bloqué. En Commission du Conseil municipal, il y avait des questions sur les charges de trafic de ce secteur. L’Office cantonal de transport a trouvé la bonne dynamique pour que cet espace reste fluide.

La piétonnisation de Rive est liée à la rénovation de la Halle ?

J’ai appris en arrivant à mon poste en juin 2025 qu’il existait un autre projet plus lointain, celui de la rénovation de la Halle de Rive. Impossible de requalifier des rues et, cinq ans plus tard, de refaire des travaux. On sait que pour les petits commerces, c’est difficile. J’ai donc décidé d’articuler le projet de rénovation de la Halle à celui de la piétonnisation de Rive. Tout s’est accéléré cet automne, avec un soutien du Canton. Les travaux vont commencer l’an prochain. Ce sera séquencé rue par rue. Quant au projet de piétonnisation de l’avenue du Mail [axe qui borde la plaine de Plainpalais, ndlr], j’ai décidé d’attendre la fin de l’enlisement judiciaire actuel, car il y a eu des recours notamment de voisins qui craignaient les nuisances. J’ai donné mon aval sur la vignette professionnelle qui permet aux livreurs de se parquer. Ce qui m’intéresse, c’est de donner la priorité aux milieux professionnels et aux personnes à mobilité réduite.

J’ai demandé le soutien du Canton pour la piétonnisation de Rive

L’an passé, la création d’une passerelle piétonne en amont du pont du Mont-Blanc a été refusée à la suite d’un référendum. Il y a toujours énormément de trafic sur ce pont. Quelle est la stratégie de la Ville ?

La Ville a pris acte du refus de la population. Elle a pour projet de rénover les trottoirs du pont, qui sont vétustes. Nous avons aussi décidé avec le Canton de collaborer avec les associations de mobilité, notamment Pro Vélo, le TCS et d’autres. Pour trouver des solutions ensemble.

C’est-à-dire séparer les flux ?

Oui, parce que c’est dangereux pour les piétons et pour les cyclistes.

Mais l’emprise automobile resterait la même sur le pont ?

À ce stade, oui. C’est la Ville de Genève qui est propriétaire du pont du Mont-Blanc. Mais nous sommes ici sur la moyenne ceinture. Donc, c’est une compétence cantonale.

Vous êtes préoccupée par la question du bruit routier. Or la droite vient de faire passer un projet de loi qui va verrouiller la possibilité pour les communes de passer des axes structurants à 30 km/h [un référendum a été lancé en mars, ndlr]. Comment réagissez-vous ?

Le fléau du bruit routier est un sujet que j’ai à coeur d’empoigner depuis des années. J’ai essayé d’agir quand j’étais députée au Grand Conseil sur les mesures d’allègement des normes fédérales. Quand on dit allégement, cela veut dire qu’un axe où les normes de bruit sont dépassées est exempt de l’obligation de les réduire. C’est l’autorité cantonale qui donne cette dérogation. En 2021-2022, plus de 700 lieux étaient concernés. Ce n’est pas possible, il faut trouver des solutions. On sait qu’en Ville de Genève, entre 60 000 et 80 000 personnes souffrent du bruit routier. Au Service de l’aménagement, dès qu’une route est ouverte pour des travaux, on applique systématiquement un revêtement phono-absorbant. Malgré cela, malgré le double vitrage, les murs anti-bruit, les normes ne sont pas toujours respectées. Un objectif du Conseil administratif, c’est le 30 km/h partout en ville. C’est une question de santé publique, mais aussi de sécurité. On rêve d’une ville à hauteur d’enfant, qui protège tout le monde. Je rappelle que la moyenne ceinture passe en ville. Entre le quartier des Nations et celui des Charmilles, par exemple, vivent 80 000 habitants. C’est près de quatre fois la taille de Carouge.

Le 30 km/h concernerait aussi les axes structurants ?

Dans l’idéal, mais ce n’est pas de ma compétence. Ce projet était lié à la stratégie anti-bruit de Serge Dal Busco [ex-conseiller d’État centriste, ndlr]. En 2022, il avait consulté les communes à ce sujet et 80 % d’entre elles étaient d’accord pour le passage à 30 km/h. Il y a eu des recours et Pierre Maudet (en charge de la Mobilité au Canton) a trouvé un accord. Celui-ci a été attaqué et l’affaire est en cours au Tribunal fédéral administratif. Comme le 30 km/h est bloqué sur ces axes, j’ai décidé de dégeler les derniers projets de zone 30 dans les quartiers qui n’en sont pas encore dotés, à Champel notamment. Nous allons profiter de certains travaux obligatoires, comme ceux que nous réalisons avec les SIG, pour améliorer d’anciennes zones 30, par exemple au niveau de l’avenue Ernest-Pictet.

En Vieille-Ville, de nouvelles bornes sont prévues

Le trafic de transit en Vieille-Ville est aussi l’une de vos focales, y compris à la rue de la Rôtisserie…

La rue de la Rôtisserie est déjà une zone de rencontre. Elle est destinée être piétonnisée, avec un accès maintenu aux ayants droit. Par ailleurs, nous allons modifier le système de bornes installé autour de la Vieille-Ville. Celui-ci sera resserré, car l’accès est libre actuellement [les bornes s’abaissent en journée pour tout véhicule, ndlr]. De nouvelles bornes sont prévues et d’autres seront déplacées afin d’éviter le trafic de transit. Les ayants droit, les livreurs, pourront y accéder. Cela est prévu pour cette année.

La rue de la Rôtisserie est destinée à devenir piétonne. Image : ADR

Parlons du quartier des Acacias qui va acquérir une densité forte, avec 3 000 habitants et 3 000 étudiants supplémentaires. Comment améliorer la sécurité des piétons aux alentours de Quai Vernets et des cyclistes alors que la vitesse est permise à 50 km/h ?

Cela va devenir un quartier résidentiel. La priorité de la Ville de Genève, c’est de créer du logement parce qu’il y a pénurie, mais aussi de favoriser des espaces d’apaisement. Sur la rive gauche de l’Arve, le long du quai des Vernets, passera la Voie verte d’agglomération qui autorisera une mixité d’usages (piétons, vélos avec interdiction de rouler à plus de 25 km). Sur la rive droite, on trouvera un axe fort vélo bidirectionnel et rapide. Le parking des Vernets sera transformé en parc. Il offrira une esplanade arborisée et sera agrémenté par un petit ruisseau. La rue Hans-Wilsdorf, qui borde le quartier, passera à 30 km/h.

Passons à Cornavin. Le projet CFF de nouvelles voies souterraines débutera en 2030. Autour de la gare, la Ville de Genève a la main. Où en est-on ?

Je vois régulièrement le Canton, car il y a deux choses : le projet de rénovation de la gare des CFF, qui résulte d’une commande de la Confédération bien que le Canton et la Ville soient aussi maîtres d’ouvrage, et celui du pôle urbain de la gare, sur lequel la Commune et l’État collaborent. Cela avance bien, même si certaines choses étaient encore un peu en stand-by récemment, parce que c’est un immense chantier. Nous devons décider comment faire avec l’infrastructure de Quai 9 [un centre dédié à l’accueil de personnes toxicomanes, ndlr], qui est installée au niveau de la place de la Pépinière. Nous avons débloqué des sujets qui étaient vraiment tendus. Le boulevard James-Fazy passera en zone 30, le Canton est entré en matière, ce qui est assez incroyable. Cet axe accueillera un tram bidirectionnel et la rue des Terreaux-du-Temple sera entièrement dédiée aux mobilités douces.

L’accès routier à Cornavin sera modifié ?

En effet. Il ne sera par exemple plus possible de rejoindre le parking de Cornavin à partir du pont de la Coulouvrenière.

Les places autour de la gare vont-elles être réaménagées ?

Le premier gros chantier qui arrive concerne les places de Cornavin et Lise-Girardin [anciennement place des 22-Cantons, ndlr]. Ce point constitue l’un des gros objets de discussion et de négociation avec le canton. On sait bien que ce sont des quartiers où le trafic devra être apaisé à moyen et à long terme. On aura d’abord les transports collectifs qui pourront passer, puis tous les trafics prioritaires : professionnels et ayants droit. Ils pourront rejoindre le pont du Mont-Blanc par l’axe de Chantepoulet. Le trafic général passera par la moyenne ceinture : le pont du Mont-Blanc, le quai Wilson, l’avenue de la Paix, la place des Nations. C’est le grand tour. De même, la rue des Alpes sera bidirectionnelle.

La skyline de Genève va être modifiée par l'arrivée de très hautes tours. Image : Olivier Riethauser-High ETCHE / État de Genève

Quel est le calendrier de ces travaux ?

Les travaux liés au tram vont commencer vers 2028 et ceux de la gare auront lieu dès 2030 ; il y en aura au total pour une dizaine d’années. L’idée est de réaliser tout ce qui est au sud de la gare avant le démarrage du chantier des CFF.

À la rue de Carouge, les plaintes des commerçants ont été très vives. Comment allez-vous accompagner tous ces chantiers ?

Nous préparons une consultation et une communication à l’attention des habitants, des commerçants, de toutes les associations des mobilités et de quartier, ainsi par exemple le collectif 500 aux Grottes. Nous allons expliquer où on en est, répondre aux questions et entamer des discussions sur le sujet des indemnisations.

Le boulevard James-Fazy accueillera un tram bidirectionnel

Que peut faire la Ville de Genève en matière de logement ? L’un de ses projets, celui du quartier de Bourgogne, a fait l’objet d’un recours au Tribunal fédéral (TF). Autre chantier, celui de la gare des Eaux-Vives…

Pour le TF, il faut attendre. Quant à ce dernier quartier, il est assez incroyable. C’est le plus grand chantier en cours mené par la Ville de Genève. Le gros oeuvre est terminé, maintenant. C’est un projet qui va déjà fournir quelque 400 logements réalisés par la Fondation de la ville pour le logement social. Il prévoit également des commerces ainsi que des lieux dédiés au sport, à la culture et à des activités socio-culturelles. L’ouverture est prévue pour 2028.

Quid de l’avancement de la deuxième partie du PAV, le quartier dit Acacias 1, située dans la continuité des Vernets ?

Il y a encore des discussions autour de ce projet. La priorité de la ville, c’est de disposer de suffisamment d’équipements publics : crèches et écoles, notamment. La Ville de Genève a bien évidemment son mot à dire mais elle n’est pas détentrice du foncier. Nous avons certaines priorités et le travail a lieu en collaboration avec mes collègues de Carouge et Lancy à travers une Communauté des communes urbaines. Nous sommes tout le temps en train de négocier pour qu’il y ait suffisamment d’écoles, de parascolaire, de sport, de culture, parce qu’il y a aussi des enjeux culturels au PAV.

Au PAV, il y a une trentaine de tours prévues, dont certaines atteindront plus de 170 mètres. Que pensez-vous de cette forme urbaine ?

Le PAV, c’est la plus grande mutation urbaine actuelle en Europe. C’est un projet cantonal, je le rappelle. On sait que la ville de Genève est déjà construite à 80 %, mais aussi qu’on a besoin d’espace. Nous sommes donc contents de l’arrivée de cette esplanade aux Vernets, tout comme du projet de parc à la pointe de la Jonction, qui a été voté. Il faut construire de manière dense, mais avec des espaces. Notre enjeu, dans le PAV, ce sont donc les espaces publics. Au sujet des tours, la question est : qu’aura-t-on comme rez-de-chaussée ? Verra-t-on des espaces publics ouverts, végétalisés au bas de ces très grands immeubles ?

Certes, mais que pensez-vous des gratte-ciels [ils font l’objet d’une pétition déposée en mars par l’association Sauvegarde Genève, ndlr] ?

La forme urbaine du PAV a été décidée il y a longtemps, donc je prends acte. Personnellement, je pense que cette transformation est nécessaire. Pourquoi ? Parce qu’on se trouve dans un contexte d’urgence climatique. Genève possède une attractivité économique incroyable. Il y a de l’emploi, donc des gens arrivent. Le contexte est celui d’une crise du logement. On compte par ailleurs 670 000 déplacements aux frontières chaque jour. L’objectif, c’est de limiter tous ces déplacements et de créer du logement en ville. Il doit y avoir un droit à la ville. On ne peut pas non plus s’étaler partout. Donc ce qu’on gagne en hauteur, on le gagne en espace, au pied des tours. C’est ma vision. Autrement dit, je ne suis pas forcément fan des gratte-ciels, mais je ne suis pas non plus pour que les gens aillent habiter à Annecy ou plus loin encore, car cela crée de la pollution, du stress, des bouchons. L’idée, c’est que les gens qui trouvent du travail à Genève puissent y habiter.

Au PAV, ce qu’on gagne en hauteur, on le gagne en espace

Aux Vernets, les gens vont arriver avant la construction d’une école. Pourquoi en est-il ainsi ?

Oui, il y a hélas du retard sur l’école des Vernets. Les gens qui vont arriver ce printemps ne sont pas contents parce que l’école provisoire sera située à 800 mètres du quartier. Je suis arrivée en juin et j’ai pris acte. J’ai tout de suite annoncé qu’il y aurait un an d’attente. C’est un chantier tellement dense et compact que les différents acteurs se sont marché dessus. Cette situation engendre des surcoûts et du retard. On doit créer des pavillons modulaires, bloquer une parcelle foncière, organiser les déplacements. C’est onéreux, mais on n’a pas la main sur tout.

L'école des Vernets ouvrira avec une année de retard. Une crèche sera disponible à la rentrée 2026. Image : N. Zermatten / Ville de Genève

Depuis plusieurs années, les quais de la rive gauche ont été débarrassés des dériveurs. Il y a des interventions ponctuelles, l’hiver, l’été. Quels sont les projets à cet endroit ? Et quid du quai Wilson ?

La Rade est un site protégé et nous travaillons conjointement avec le Canton là aussi. Au quai Wilson [rive droite], il y a eu un projet de concours qui a abouti en 2023. Un quartier comme celui des Pâquis, qui est très dense, a aussi le droit de disposer d’une plage, surtout quand l’été s’allonge avec de fortes chaleurs. Donc j’ai dit : on continue sur le quai Wilson. Pour l’instant, il y a juste un accès provisoire au lac, on peut déjà se baigner. Avant, c’était interdit. L’idée, c’est quand même d’enlever les enrochements et de créer une véritable plage, avec des gradins qui descendent sous l’eau. Cela dit, on est proche d’un site archéologique sous-marin. Afin d’éviter les recours, le projet est redimensionné pour réduire son emprise sur le milieu lacustre et il faudra proposer des mesures de compensation. C’est un projet qui, sous mon impulsion, est en train de muter. L’animation des espaces publics, rive gauche, relève de ma collègue Marie Barbey-Chappuis. Avec elle, nous avons mis en place les bains provisoires du Jet d’eau, qui seront déplacés en amont et pérennisés. Par ailleurs, on a voté en janvier la mise en oeuvre de l’initiative sur les Bains du Rhône. Le projet initial prévoit un accès à la hauteur de la place du Molard, mais il y a beaucoup de courant. J’ai proposé d’élargir la focale et de s’intéresser aussi au pont de la Machine.

Les Pâquis ont le droit de disposer d’une plage

La Ville de Genève végétalise des rues, aux Pâquis notamment.

Oui, il y a la Croix-Verte aux Pâquis. C’est un vote historique parce que cela faisait trente ans que les habitants attendaient cela. Même le PLR l’a voté en Conseil municipal. La transformation est déjà visible avec la végétalisation de plusieurs rues (Chaponnière, Fribourg, Adhémar-Fabri). Treize sites ont été plantés en collaboration avec le Service des espaces verts.

Le square Pradier, qui est un parking, est aussi un serpent de mer…

Il devrait être végétalisé. C’est un lieu très minéral, qui n’est pas loin de certaines des rues qui ont déjà été requalifiées. Cela correspond à une volonté de rafraîchir le quartier.

Article tiré

du N°

13

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Marjorie de Chastonay

Députée au Grand conseil de 2018 à 2025, Marjorie de Chastonay, 50 ans, est conseillère administrative de la ville de Genève depuis juin 2025, en charge du Département de l’aménagement, des constructions et de la mobilité. Cette enseignante est membre des Verts et mère de trois enfants.