“Annecy n’est pas Disneyland”
François Astorg est maire d’Annecy depuis 2020, à la tête d’une majorité hétéroclite. Cet écologiste défend son bilan, notamment la piétonnisation du centre-ville et la transformation de l’ex-haras en Cité internationale du cinéma d’animation. Il exprime une réserve face à l’ampleur du tourisme estival.
Genève et Annecy ne sont distantes que de quelque 40 kilomètres. Ces deux bassins de vie sont-ils cloisonnés ?
Non, pas du tout. Ces villes ne sont pas cloisonnées, sinon il n’y aurait pas autant de frontaliers, soit entre 8 000 et 10 000 personnes sur l’agglomération. J’ai souhaité que l’on développe les relations entre Annecy et la Suisse. Nous avons ainsi, avec Lausanne, un programme qui s’appelle Oasis Alpine, où nous fixons des orientations sur la transition écologique. Nous développons des projets communs sur la végétalisation et l’aménagement du territoire. Pour autant, le fait frontalier provoque aussi des externalités négatives. Il y a des accords qu’il faudrait retravailler entre la France et la Suisse.
“Entre 8 000 et 10 000 frontaliers sur l’agglomération”
Vous pensez à l’Accord sur la compensation financière ? Il devrait être renégocié ?
Oui, par exemple. Aujourd’hui, les fonds frontaliers à Annecy représentent aux alentours de 10 millions d’euros. Ce n’est même pas le prix d’une école ! Ensuite, il faut considérer l’impact des frontaliers sur le coût de la vie. Cela a pris des proportions très importantes. Annecy est en pleine crise du logement. Les collectivités ont du mal à recruter. Il manque, sur le bassin, environ 1 000 personnes pour les secteurs hospitalier ou de santé. Les arrivants n’arrivent pas à se loger.
Comment évaluez-vous l’impact du fait frontalier sur l’immobilier ?
Ce qui est frappant, c’est le coût du mètre carré à Annecy. Aujourd’hui, nous observons des ventes qui peuvent monter jusqu’à 12 000 euros (environ 11 250 francs) le mètre carré. Regardez la vieille ville d’Annecy. Je me bats avec mon équipe sur la régulation des meublés de tourisme [dont Airbnb, ndlr]. Certains propriétaires possèdent jusqu’à plus de trente appartements. Nous avons été auditionnés à l’Assemblée nationale. J’ai signé à ce sujet des tribunes avec une cinquantaine de maires, dont ceux de La Rochelle et Saint-Malo.
Les frontaliers ne sont donc pas la seule explication à la hausse des prix immobiliers ?
Il y a d’autres facteurs, on est d’accord. Mais les frontaliers reçoivent des salaires qui peuvent aller jusqu’au double des rétributions locales. Les salariés payés en francs suisses ont plus de capacité que les autres à investir, y compris dans les meublés de tourisme. Tout ne va pas mal pour autant. Le fait qu’il y ait dans notre bassin de vie des personnes à fort pouvoir d’achat irrigue aussi économiquement le territoire.
Avez-vous mis en place un encadrement des loyers ?
Pas encore. En début de mandat [en 2020, ndlr], il n’existait pas d’observatoire des loyers. Il a donc d’abord fallu en créer un. Maintenant, il y a une bataille politique sur l’encadrement des loyers, qui va se poursuivre. Ce n’est pas un territoire où, naturellement, les gens ont envie d’une mesure de ce type. Moi, je pense qu’il faut le mettre en place.
Pour les frontaliers, le Léman Express n’est pas vraiment compétitif, avec un temps de trajet d’une heure trente vers Genève. Est-ce perfectible ?
Si on change de train à La Roche-sur-Foron, on peut mettre un peu moins. Il y a des projets. Certains disent qu’il faudrait creuser sous le Salève et créer une ligne directe. Ce serait très long. Le choix qui a été fait entre Annecy et Genève a été de développer l’autoroute, avec la Liane [A41 nord, inaugurée en 2008, ndlr]. C’est une époque où l’on ne voyait les choses qu’au travers de l’automobile. Le Léman Express est une réussite, mais pas sur Annecy, parce qu’il n’est pas compétitif en termes de temps.

Ce trajet en train pourrait-il aller plus vite ?
On peut moderniser la ligne existante. Il est surtout question de changer la signalisation. L’ensemble des travaux a été estimé à plus de 350 millions d’euros (328 millions de francs suisses). On en discutera dans le cadre du système des Services express régionaux métropolitains (SERM), lancés par l’État et la Région Auvergne-Rhône-Alpes. Cependant, dans ce contexte de crise économique et d’instabilité institutionnelle, je suis assez peu confiant sur les investissements à venir.
À Annecy, il y a un projet de tramway. Peut-il aboutir ?
Nous avons quinze ans de retard. Car, dans cette ville, toutes les infrastructures ont été pensées autour de la voiture. Passer à une logique de transport public, c’est long. Nous avons développé un réseau secondaire de bus. Et nous portions un projet de transport en site propre intégral, sur lequel cinq lignes seront développées à terme. La première ligne, qui est en train d’être réalisée, est un bus à haut niveau de service. Il longera le lac et montera jusqu’à l’université [l’université Savoie Mont Blanc, sur le site d’Annecy-le-Vieux, ndlr]. La seconde reliera Pringy, Annecy et Seynod, sur un axe nord-sud, avec un projet de tram ou de bus. Les choix vont être très politiques. Moi, je reste convaincu que c’est un projet de tram qu’il faut, parce qu’aujourd’hui Annecy est la 28e ville de France en termes de population. Disposer de ce tram, c’est aussi un moyen pour cette ville de prendre sa place dans le jeu des villes de taille moyenne. Je pense aussi que l’attractivité du tram est beaucoup plus forte que celle du bus.
Tram ou bus : quelles sont les différences de coût ?
Certains avancent qu’on passerait de 15 millions le kilomètre pour le bus à 28 millions pour le tram. D’autres estiment que cet écart est moins important. Dans le temps, le tram est moins cher, parce que l’amortissement est beaucoup plus long.
Que dit la communauté d’agglomération du Grand Annecy (34 communes) à ce sujet ?
C’est une bataille. Nous avons perdu à une voix près sur une ligne où le choix d’un bus a été fait. Il y aura des votes sur les autres lignes, et notamment sur la ligne 2 Pringy-Annecy-Seynod.
La piétonnisation est un axe fort de votre bilan. Où avez-vous choisi de piétonniser ?
Annecy se trouve dans une cuvette. Elle sera la ville dans laquelle il y aura la plus grosse progression du nombre de jours de canicule à l’horizon 2040. Cette année, la température est montée jusqu’à 38,5 °C, dépassant le record de 2003. Cela signifie qu’on a besoin de rafraîchir la ville et de la préparer aux fortes chaleurs qui arrivent. Nous avons donc développé une grande zone piétonne, très arborée.
Cela concerne le centre historique d’Annecy ?
La zone concerne en effet le centre historique, mais aussi un secteur proche de la gare jusqu’au haras, ce bâtiment rénové qui devient désormais la Cité internationale du film d’animation. Des sens de circulation ont aussi été changés.
Quelle a été la perception des gens face à ces aménagements ?
Fin 2024, la Poche du lac, proche du vieux centre d’Annecy, a été aménagée. Il existait à cet endroit une zone de parking de 120 places. Quand la commune a décidé d’en faire une zone piétonne, il y a eu beaucoup de remous de commerçants, qui n’en voulaient pas. Pourtant, aujourd’hui, ils ne reviendraient pas en arrière. Il y a eu la rue de la Paix, à côté du haras, où les gens attendaient avec impatience cette piétonnisation. Ils se sont très vite approprié cet espace. Notre volonté est de créer beaucoup d’aménagements arborés et herborisés.
Parfois, la piétonnisation change la nature des commerces et certains n’y trouvent pas leur compte…
C’est vrai que la piétonnisation peut modifier la nature de certains commerces. Si, par exemple, vous fabriquez des cadres de tableaux avec beaucoup de manutention, une zone piétonne n’est pas l’endroit idéal pour prospérer. Mais le solde est positif, avec plus de commerces qui s’installent que de commerces qui partent.
À droite, des élus estiment qu’il n’y a plus assez d’accès en voiture à la ville et que la piétonnisation ouvre la voie pour “l’invasion touristique”. Qu’est-ce que vous en dites ?
Bernard Bosson, qui a été maire ici [de 1983 à 2007], a fait de très belles choses. Il a mis en place un nouveau plan de circulation en 2001. Quand on reprend les coupures de presse, on retrouve exactement ce que disent les détracteurs aujourd’hui : « On ne peut plus circuler en centre-ville », « Le changement de circulation a tué le commerce », etc.
Que faire par rapport à la question du surtourisme à Annecy ?
Le niveau d’acceptation a changé suite au Covid. Je crois qu’il y a eu à ce moment-là une réelle rupture sociétale. De notre côté, avec l’Office du tourisme, cela fait des années que nous ne faisons plus de publicité sur Annecy.

Est-ce qu’il y a eu par le passé un excès de communication sur votre ville ?
M6 voulait faire décoller une montgolfière au centre pour réaliser des images. J’ai refusé. Je ne veux pas être le vecteur de l’hyper-popularité d’Annecy, qui est déjà très connue dans le monde. Ce sont les gens qui font la publicité via Instagram, car Annecy est instagramable. C’est un tourisme qui vient de partout, plutôt à la journée. Notre réaction est de communiquer sur d’autres sites intéressants à visiter.
Avez-vous une idée du nombre de touristes qui viennent visiter Annecy chaque année ?
Le chiffre oscille entre 3 et 3,5 millions. Mais les 3 millions, on les a depuis 2019. Il y a donc à la fois une modification du tourisme et un niveau d’acceptabilité de la part de la population en vieille ville qui a changé. Le nombre de terrasses a augmenté pendant le Covid et il est très difficile de les faire revenir en arrière. Je suis très circonspect sur le mot « surtourisme ». À partir de quand franchit-on cette limite ? Il faut écouter les citoyens qui veulent un peu de tranquillité et éviter qu’Annecy devienne Disneyland. Nous agissons, mais Annecy est un territoire magnifique. Les gens vont continuer à venir. Moi, je ne vais pas faire comme à Venise.
Le tourisme est une manne économique…
Bien sûr. C’est un secteur d’activité économique important pour la ville.
Quid des meublés ? Les communes ont-elles leur mot à dire ?
On me demande parfois pourquoi ne pas faire comme à Barcelone ou à New York, où les maires ont dit stop. Parce qu’on n’en a pas le droit, tout simplement. Depuis 2018, la loi exige un enregistrement en cas de changement de l’usage du lieu. Le règlement national est piloté par l’Agglomération, qui collecte la taxe de séjour. En 2023, nous avons lancé un règlement qui a tout de suite été attaqué devant le tribunal administratif, parce que les multi-propriétaires ne voient pas les choses du même œil que nous. C’est assez logique. Reste une nouvelle loi nationale en gestation. Elle nous permettra de mieux contrôler et de réduire le nombre de ces locations.
“Les fonds frontaliers ne représentent même pas le prix d’une école !”
Un mot sur la Cité internationale du cinéma d’animation qui s’installe dans un ancien haras. C’était une friche ?
Pas vraiment. Quand le haras [lieu dédié à la reproduction et l’amélioration des races de chevaux, ndlr] a été racheté par la Ville, il y a eu une occupation très rapide de ces espaces pour réaliser de petites expositions. C’est un très bel endroit. Nous avons profondément modifié le projet initial. La municipalité a créé un parc doté de plus de 250 arbres, qui accueillera des personnes de 0 à 100 ans.

Que contiendra l’ancien haras ?
La Cité internationale du cinéma d’animation intégrera un musée, deux salles de projection, des expositions autour du cinéma d’animation et une halle gourmande. Le haras proposera une résidence d’artistes pour le cinéma d’animation et un café associatif. Cette opération a coûté environ 52 millions d’euros (48,6 millions de francs). Elle a été financée principalement par la Ville et le Département. Nous fonctionnions auparavant sur un mode régional, alors que le cinéma d’animation est une pépite internationale. Il attire plus de 100 000 visiteurs. Le festival d’Annecy est le numéro un mondial du cinéma d’animation et le deuxième festival du film français. L’envergure de ce projet culturel est unique en France. Il s’ouvrira progressivement à partir de novembre. La halle gourmande et le parc seront ouverts en janvier 2026. L’inauguration aura lieu lors de l’ouverture du Festival des films d’animation, en juin 2026.
“Certains propriétaires possèdent plus de 30 meublés”
À Genève, et dans le LEX, on a vu des annonces pour la Fête du lac. Quelle est son importance ?
Cette célébration fait partie du patrimoine culturel et historique d’Annecy. C’est un monument. C’est quelque chose de très important pour les Annéciens et Annéciennes. À la base, la fête naît après la venue de Napoléon III à Annecy avec Joséphine. Il y avait alors des spectacles sur des bateaux.
Ce n’est pas une fête impériale pour autant !
C’est une fête populaire, avec environ 200 000 visiteurs et 52 000 places payantes. Nous proposons l’un des plus grands feux d’artifice pyromélodiques d’Europe. Le spectacle dure 70 minutes. Nous avons modifié la fête en début de législature : nous ne voulions plus aucun produit chimique dans les bombes. La fête a lieu le premier samedi d’août. En 2024, nous avons été obligés de l’annuler à cause des Jeux olympiques, car toutes les forces de sécurité étaient mobilisées à Paris. Nous en avons profité pour organiser une concertation auprès de la population. Elle a choisi une fête plus populaire et étalée sur plusieurs jours. Annecy a donc organisé des spectacles culturels et musicaux dans toute la ville pendant les deux ou trois jours précédant la Fête du lac.
Un mot sur les Jeux olympiques de 2030. Est-ce un événement bénéfique pour Annecy ?
Je n’ai eu aucun contact officiel à ce sujet. J’en ai parlé avec des élus en préfecture et des élus de montagne, mais cela ne soulève pas l’enthousiasme. Ce que je demande pour Annecy, c’est d’être impliqués dans la gouvernance des Jeux, car l’agglomération sera un carrefour de transit. J’ai écrit deux fois au président de la Région, sans réponse. Nous avons donc pris l’initiative de travailler avec l’association Protect Our Winter pour ouvrir le débat auprès de la population et des acteurs concernés. Mais à ce stade, je ne sais même pas si ces Jeux auront lieu.
Mais au fond, êtes-vous favorable à ces Jeux ?
Je pense qu’il faut revoir la manière dont on organise ces grands événements. L’impact sur la montagne serait colossal et il n’est même pas sûr qu’il y ait de la neige. C’est une fête populaire, elle doit avoir lieu, mais il faut aussi revoir notre mode de fonctionnement et accompagner la transformation économique de la montagne. À un moment donné, on ne pourra plus continuer à tirer de l’eau dans les nappes phréatiques. Ce n’est pas une question d’idéologie, mais de principe : quand une bouteille est vide, elle est vide.
La crise immobilière frappe Annecy, qui manque cruellement de logements sociaux, avec une liste d’attente de 12 500 familles.
Oui, et la Ville attribue seulement 250 logements par an. C’est cela, la crise du logement. Notre objectif est le système des trois tiers pour tout nouveau programme, avec 30 % de logements locatifs sociaux. Une des pistes consiste à dissocier le terrain et le bâti via le bail réel solidaire : la collectivité achète le terrain et seuls les murs appartiennent à l’acheteur, ce qui permet des prix environ 25 % moins chers.
Vous avez annoncé que vous ne vous représenteriez pas l’année prochaine. Qu’est-ce qui a conduit à cette décision ? Vous avez eu une majorité qui était très hétéroclite. Ou est-ce une décision liée à des motifs personnels ?
Je ne vais pas refaire le mandat, mais il y a quand même eu quelques événements de taille. Nous avons commencé la législature avec le Covid. Puis est venue l’attaque au couteau, terrible, du 8 juin 2023. Sans oublier une cyberattaque. Bref, cela a été un mandat bien rempli. Vous savez, prendre une décision comme celle-ci, cela met du temps. Et il n’y a jamais une seule raison. À un moment donné, il y a quelque chose qui remporte le morceau. Donc au bout du compte, oui, c’est une décision beaucoup plus personnelle que politique. Mais je resterai en politique d’une manière ou d’une autre.
Article tiré
du N°
11




























