Dossier

La vie secrète des souterrains

La vie secrète des souterrains
© Ceux d'en face, Genève/SIG.

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GALERIES

Balades au frais dans la Genève souterraine

Grottes, galeries, tunnels, égouts, gaines techniques : les sous-sols de Genève sont multiples. “Nouveau Genève” vous emmène dans ces lieux silencieux et dotés d’une température constante.

La partie invisible du territoire se trouve sous nos pieds. Les citoyens et citoyennes y accèdent rarement. Certains de ces lieux sont même strictement réservés aux professionnels. C’est le cas des ouvrages nécessaires au transport et à la distribution de l’eau potable. Les Services industriels de Genève (SIG) ne veulent pas prendre le risque de contaminer le précieux liquide. Idem pour les galeries techniques bourrées de câbles. L’une d’elles traverse la ville de part en part sur 17 kilomètres. Nous n’avons pas pu la voir. En revanche, le CERN organise des visites de son accélérateur de particules. Les Journées du patrimoine offrent quant à elles un accès à certains lieux, notamment à l’un des réservoirs d’eau du Bois de la Bâtie, construit dans les années 1930. Autre piste : la visite d’une section des galeries souterraines creusées au 18e siècle sous les fortifications de Genève. Celle-ci reste possible, par groupe de quinze. Il faut en faire la demande au Service du patrimoine du canton de Genève.

HISTOIRE

Retour au 18e siècle, au temps de la guerre souterraine

Tunnel de contre-mine dévoilé lors de travaux devant l’Église russe, entre 1914 et 1918. Image : Ville de Genève

La ville de Genève s’était barricadée derrière d’énormes fortifications. Sous terre, l’armée épiait les mouvements de l’ennemi. Une petite fraction de ces galeries d’écoute et de minage sont encore accessibles.

C’est une simple bouche d’égout située au beau milieu d’une rue du quartier des Tranchées, proche de la Vieille-Ville. Vincent Galley, ingénieur à la Direction de l’information du territoire, soulève la fonte avec une pioche. Nous glissons sous terre le long d’un escalier en compagnie de l’historien Matthieu de la Corbière, directeur du Service de l’inventaire des monuments d’art et d’histoire. Dix mètres plus bas, nous voici arrivés au 18e siècle, dans un tronçon de 600 mètres de long, en excellent état, souvenir d’une des galeries creusées sous les fortifications de Genève dès le premier quart du 19e siècle. Nous progressons dans un couloir haut de 1,85 mètre et large de 90 cm, bâti entre 1718 et 1730. Le silence est total. La température avoisine les 15 degrés. Il fait bon s’y trouver. Les murs ont été montés avec de la molasse et des galets de l’Arve et les voûtes, de petites briques. Tous les dix à vingt mètres, on trouve des niches latérales. Ces renfoncements servaient à installer des lampes à huile ou à stocker des munitions. Voilà des signatures apposées par des visiteurs du 19e siècle, alors que les galeries étaient plus largement intactes. Par terre, des os et des tessons de bouteilles : reliefs de repas pris par des clochards à cette même époque. Du plafond et des murs sortent des radicelles qui gouttent. Elles indiquent la présence d’arbres en surface.

Une guerre au sous-sol

Des galeries sous le sol. Mais pour quoi faire ? Nous sommes au début des années 1700. Genève est entourée de royaumes catholiques puissants, ceux de France et de Savoie. Des troupes hostiles rôdent régulièrement autour de la cité et des escarmouches ont lieu. La Cité protestante décide alors de se lancer “dans les plus grands travaux publics jamais réalisés sur son territoire”, résume Matthieu de la Corbière. Il s’agit d’élever des fortifications, qui seront établies en trois lignes de remparts. Large de 300 mètres, ce dispositif, avec des fortins et des axes carrossables, sera construit entre 1715 et 1750, sans jamais être terminé. Comme en 1914-1918, la guerre est alors d’abord une affaire souterraine. Dessinés sous les fortifications, qui forment une circonférence de 5,5 kilomètres, les tunnels suivent leur géométrie en dents de scie et s’étendent en peigne sur 8 kilomètres de long. À gauche, un tunnel mène en direction de la ville. À notre droite, voilà un embranchement qui file vers l’extérieur de la cité, au-delà des anciennes fortifications, dont il ne reste plus rien. La présence de soldats extra-muros (sous terre) avait pour objectif l’écoute. À l’époque, on plaçait de petites bassines au sol. L’eau frémit-elle ? C’est qu’il y a du mouvement. L’idée est alors d’aller placer des mines sous l’ennemi et de les faire exploser, non sans avoir verrouillé la galerie avec une porte (on découvre des entaillures réalisées pour y coincer des poutres). Au-delà des murs, l’ennemi pouvait creuser pour essayer d’entrer dans la ville. C’était mine contre contre-mine.

L'historien Matthieu de la Corbière rejoint une galerie longue de 600 mètres. Au sol, des reliefs de repas de clochards (au 19e). Images : St. H.

Une radicelle goutte dans une galerie. En haut, les lignes vertes du plan des fortifications désignent les galeries connues.En bas à droite : signatures de visiteurs au 19e siècle. Images : St. H. et Ville de Genève

Des plans volés par Napoléon

L’attention patrimoniale pour ces galeries a longtemps été faible. Au 19e siècle, la destruction des fortifications et la construction de bâtiments entraînent le remplissage d’une partie des tunnels. Dans les années 1920-30, les travaux en vue d’installer des réseaux d’eau et de gaz continuent l’ensevelissement de ces témoins du passé. En 2018, un projet de loi sur les ouvrages souterrains liés aux anciennes fortifications est soumis au Grand Conseil. Il vise à répertorier et à protéger ce qui reste de ces ouvrages. La mesure est adoptée en 2020 et invite alors le Canton à plancher sur les moyens de mettre en valeur ce patrimoine. Matthieu de la Corbière a relevé le défi, mais les questions sont nombreuses, à commencer par l’accès à ces lieux et à la sécurité sous terre. “Nous marchons sous les caves d’immeubles et les rues, et des camions passent au-dessus de nous. Il peut y avoir des écroulements”, explique notre guide. Quant à la cartographie de ces tunnels, c’est une opération complexe, du fait notamment de la densité technique des sols, qui brouille la détection. L’histoire dit que Napoléon lui-même aurait emporté les plans des galeries. Sans laisser de copie.

RÉSERVOIRS

De l’eau sous le parc animalier du Bois de la Bâtie

Images : St. H.

Le sommet de la colline du Bois de la Bâtie conserve deux réservoirs : l’un des années 1930, l’autre du 19e siècle. Dans le premier, l’écho est surnaturel. Les lieux ont attiré l’attention de brasseurs. Le second forme un labyrinthe.

Au Bois de la Bâtie, nous suivons deux employés du Service des espaces verts de la Ville de Genève : l’un, chef de secteur, Joris Vertenten, l’autre, architecte paysagiste, Patrick Muller. Nous enjambons un enclos pour croiser des poneys et des ânes. Sur ce terre-plein, situé au sommet du parc animalier du Bois de la Bâtie – ce zoo gratuit –, voilà une soupente coulissante. Le lourd plateau laisse apparaitre un escalier, de trente marches, qui mène vers la nuit et de la fraîcheur. Nous marchons à l’intérieur d’un énorme réservoir d’eau, aménagé en 1934, puis désaffecté. L’ouvrage, en béton armé et soutenu par vingt-quatre piliers, est sobre et l’écho qu’il offre sans pareil ; ce qui n’a pas échappé à des musiciens, qui font de temps en temps une demande pour enregistrer dans ces lieux. Placé un peu plus haut que l’étage le plus élevé de la Vieille-Ville, le réservoir pompait de l’eau dans le Rhône et renvoyait le liquide vers la cité. Une éolienne en tirait de l’eau pour arroser le cimetière voisin. L’ouvrage a fait l’objet de divers projets, la Ville de Genève avait même étudié la possibilité d’en faire un lieu culturel. Ce projet a été abandonné. Une entreprise a récemment fait part de son intérêt pour utiliser ce vaste espace pour la culture de champignons et brasser de la bière. La demande est en cours.

Images : St. H.

Réservoir labyrinthique

À côté de ce premier vestige, notre petite équipe passe à la deuxième étape : la découverte d’un second réservoir. Celui-ci date de 1873. Cet ouvrage est consubstantiel à la création du Bois de la Bâtie. À l’époque, “le système hydraulique [de la ville] est composé de quatre moteurs permettant de pomper 15 000 litres par minute, l’eau étant ensuite directement distribuée au moyen de conduites dans les réservoirs particuliers de la ville et de la banlieue (à partir du pont de la Machine)”, note l’historien David Ripoll dans une étude émanant de l’Unité de conservation du patrimoine architectural de la Ville de Genève. Il est donc proposé de construire un réservoir d’eau. Les travaux envisagés coïncident avec l’aménagement du bois en promenade publique, la création de nouveaux sentiers, d’une cascade et d’un lac, et l’établissement d’un chalet restaurant, rapporte David Ripoll. Le réservoir sera constitué de plusieurs voûtes placées les unes à côté des autres et mises en communication par une seule ouverture. Aujourd’hui, il subsiste. On peut s’y perdre, prévient l’architecte-paysagiste Patrick Muller. À l’origine, l’ouvrage se signalait par une tour, construite en briques et pierre. L’étang du parc animalier et la cascade qui émerge au niveau du parc à bouquetins servait à vider le trop-plein du réservoir.

GROTTES

Mystère et boule de gomme

Cavité sous le Bois de la Bâtie. Image : N. Zermatten / Ville de Genève

Vieux et jeunes ont tous entendu parler des grottes du Bois de la Bâtie. Leur accès est barré pour des raisons de sécurité. Un projet de réhabilitation a été voté.

Adolescent – dans les années 1970 –, le signataire partait à l’aventure dans les grottes du Cardinal. Il fallait une lampe de poche et des copains. L’accès se faisait en descendant le Rhône rive gauche, en passant sous le pont de la Jonction. Au pied d’une falaise en pierres incrustées, un trou permettait d’accéder à des cavités. Il fallait faire attention, car à certains endroits, le sol se dérobait sous les pieds. L’avertissement participait au jeu... Un projet de loi voté en 2024, qui accorde à la Ville de Genève un crédit de 4,6 millions, vise à sécuriser les lieux.

Bandits, sectes et consorts

On y apprend qu’en 1850, une partie des grottes existait déjà sous le Bois de la Bâtie. L’ensemble témoigne de l’activité artisanale et industrielle dans cette zone. Ces cavités ont également servi à des activités marginales, voire illégales. Magots, explosifs, disparitions, sectes se livrant à des cérémonies noires : au fil des ans, elles ont nourri un imaginaire et ont acquis un statut particulier dans la culture populaire genevoise, confirme la proposition du Conseil administratif. En réalité, on parle de plusieurs grottes. Il y a d’abord les grottes du Cardinal, située en bordure de l’Arve. Elles ont été excavées en 1875 par le maître brasseur Adalbert Flühler pour la construction d’une brasserie.
Situées au nord du bois, les grottes de la Tour sont attestées dans la première moitié du 19e siècle. Elles sont restées libres d’accès durant de nombreuses années et ont été le théâtre de plusieurs faits divers. En raison de la difficulté pour y accéder, elles n’ont pas été exploitées avant le milieu du 20e siècle. De 1936 à 1983, les Parmentier père et fils occupent ces locaux pour la culture de champignons. En 1954, des éboulements intérieurs ont lieu. La Ville les utilisera pour stocker du matériel jusqu’en 2004. Elles ont ensuite été rendues inaccessibles au public, indique le projet de loi.

Soirées techno

Les caves de Saint-Georges sont situées juste sur la rive gauche de l’Arve, à côté du pont de Saint-Georges. Dans les années 1990, les lieux ont accueilli des concerts et soirées techno. Leur existence remontre au 19e siècle, où elles sont exploitées par des brasseurs, probablement pour le stockage de bière. Puis abandonnées. En 1932, le lieu est à nouveau investi par un cultivateur de champignons. La date de fin d’activité n’est pas connue et les grottes sont, à ce jour, inaccessibles au public, rapporte la Ville de Genève.

CAPTATION

Un collecteur d’eaux pluviales

Sous l'autoroute de l'aéroport. La visite nécessite un équipement respiratoire d'urgence. Images : Éric Roset

L’usage de l’eau est un réflexe quotidien, mais son parcours est caché. C’est le territoire d’Oliver Aki Kleiner, responsable du réseau d’assainissement des eaux au sein des Services industriels de Genève (SIG). En ce matin de juin, lui et une petite équipe de trois ouvriers nous guident à travers la zone autoroutière de l’aéroport. Objectif : entrer dans un collecteur d’eaux pluviales. Celui-ci fait partie d’un réseau de 1 450 kilomètres de canalisations, dans un canton où 90 % des eaux de pluie sont séparées des eaux usées, les premières étant déversées dans la nature et ses cours d’eau. Juan soulève une bouche d’égout avec une pioche. Nous descendons une échelle, munis d’un équipement de sécurité : combinaison, gants (pour limiter les risques de contact avec des bactéries), détecteur de gaz (de soufre notamment), cagoule de fuite – un dispositif portable offrant 15 minutes d’autonomie en cas d’alerte à un gaz toxique. Le danger pourrait venir d’un véhicule qui renverserait des hydrocarbures sur le sol. L’équipe s’assied à proximité d’un système Leaping Weir qui permet de capter les eaux usées venant de l’aéroport, les séparant des eaux de pluie et les acheminant vers l’une des quatre stations d’épuration (STEP) du canton.

Image: Oliver Aki Kleiner.

Des eaux internationales

Rénovées dans les années 2000 (elles dataient des années 1970), ces stations traitent depuis des eaux usées venant de France. “Le traitement des eaux est plus facile avec de grandes installations”, explique Oliver Aki Kleiner, qui est hydrogéologue. Il compare cette exploitation sous l’angle de l’énergie. “Les boues issues du traitement des eaux usées peuvent servir de combustible pour l’industrie”, ajoute-t-il. En cas de fortes précipitations, les eaux mélangées se déversent dans le Rhône, via le Nant d’Avanchet, qui a été canalisé. Les ouvriers – huit dans cette équipe – sont responsables du nettoyage et de l’entretien de ces galeries. Le fruit de ce travail, c’est l’accès à l’eau. “Une bouteille d’eau achetée sur une aire d’autoroute coûte cinq francs. Pour le même prix, nous livrons 1 000 litres d’eau à un foyer, la récoltons après usage, la transportons vers une STEP pour la nettoyer avant de la restituer au milieu naturel”, image Oliver Aki Kleiner.

Article tiré

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10

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