Modernisme
Cette bâtisse située au Grand-Lancy vient d’être inscrite à l’inventaire du patrimoine genevois. Elle recèle plusieurs innovations étonnantes pour l’époque.
On la distingue à peine depuis la rue, noyée sous les lianes de vigne vierge qui recouvrent ses façades. Et pourtant. La Villa Nierlé, du nom de son architecte qui a également réalisé les HUG, l’hôpital Beau-Séjour et la piscine de Marignac, vient d’être inscrite à l’inventaire cantonal des bâtiments à protéger. La valeur de ce parallélépipède de béton brut situé entre les voies de chemin de fer et l’avenue Eugène-Lance, au Grand-Lancy, a été jugée “exceptionnelle” – le plus haut niveau d’intérêt – par l’Office du patrimoine et des sites (OPS). “La Villa Nierlé exprime sa modernité de manière très franche, développe Yvan Delemontey, architecte à l’OPS qui a réalisé une étude approfondie sur la maison. On retrouve certaines similitudes avec la Villa Le Lac de Le Corbusier, près de Vevey.” Sa construction remonte à 1962. Pierre Nierlé, âgé de 43 ans, a acquis à bon prix ce terrain en pente face à la gare de La Praille. Il décide d’y établir son bureau, surplombé de son logement familial.
Appuis élastiques
Alors que la parcelle est exposée aux vibrations des trains de marchandises et au bruit de la route, l’architecte s’entoure des meilleurs spécialistes de la région pour atténuer ces nuisances. Entre les deux étages de sa villa, totalement indépendants l’un de l’autre, il glisse des “appuis élastiques”, sortes de petites boîtes chargées d’absorber les secousses. Ainsi, les ondes perçues à l’étage inférieur, celui du bureau, ne se diffusent pas à l’étage supérieur où sont situés le salon, la cuisine et les chambres. Quant au bruit du trafic, Pierre Nierlé décide de couler un mur massif en béton armé côté rue. Dépourvue de joints, la paroi borgne stoppe efficacement les sons. Construite en haut de la pente, la bâtisse offre une vue dégagée sur les trains, la cité sarde, la cathédrale et même le Jet d’eau. Sa façade est, entièrement vitrée, est un exemple ingénieux de triple vitrage avant l’heure. “Ce sont des fenêtres dites Carda, un modèle nordique particulièrement performant en termes acoustiques et thermiques, détaille Yvan Delemontey. Elles sont constituées d’un verre simple à l’extérieur et d’un double vitrage isolant à l’intérieur, avec un store au milieu.”
Mobilier d'époque
Cinq décennies et quelques transformations minimes plus tard, la villa porte toujours la griffe de son architecte. “Tout le mobilier intégré a été réalisé par ses soins et est relativement bien conservé”, observe le spécialiste. Il désigne les petites étagères basses aménagées sous les larges fenêtres basculantes, la coiffeuse rétractable dans la chambre parentale, les grandes armoires inspirées par Le Corbusier, la cloison en bois dans l’entrée surmontée d’un espace vitré pour accentuer l’impression de grandeur, ou encore la fausse cheminée en briques rouges flanquée de son bac à plantes vertes. Entre le “coin à manger” et la cuisine, un curieux passe-plat en verre dépoli attire l’oeil. “Il a été directement inspiré du mobilier de la Cité radieuse à Marseille”, précise Yvan Delemontey. Pour l’Office du patrimoine et des sites, ces éléments architecturaux sont témoins d’une époque et méritent d’être préservés. Alors que des travaux conséquents étaient projetés par le nouveau propriétaire, le Canton a demandé une réadaptation du projet. Validée par l’OPS, la rénovation a démarré à la fin du mois de septembre, peu après notre visite. À terme, les deux étages de la maison seront réunis et l’ancien bureau de Pierre Nierlé accueillera des chambres.
Article tiré
du N°
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