Architecture

“Donner un accès au lac renforce le lien entre l’eau et les habitants”

“Donner un accès au lac renforce le lien entre l’eau et les habitants”
Christian Lutz

Créé par Julien Descombes et Marco Rampini en 2000, l’atelier adr a dessiné de nombreux projets d’espaces publics souvent liés à l’eau ou à la mobilité, à Genève principalement, mais aussi à Lausanne, Zurich, Lyon, Paris, Bruxelles, Anvers. À Genève, il est notamment connu pour la requalification de la plaine de Plainpalais et l’aménagement de la plage des Eaux-Vives.

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L’actualité récente, c’est la réapparition de la Drize que vous avez sortie de canalisations…
Marco Rampini : Oui, l’arrivée de l’eau a été inaugurée le 24 novembre dernier. Un premier tronçon de 450 mètres concerne la remise à ciel ouvert de la Drize dans les quartiers de l’Étoile et des Acacias au sein du PAV (Praille-Acacias-Vernets, au sud de Genève). Peu de gens savent qu’une rivière coulait dans ce secteur. Elle a été enfouie dans des canalisations dans les années 1930, puis la zone industrielle s’est développée dans les années 1950 et 1960. Pour la faire ressortir, il a fallu trouver le foncier disponible, construire des ponts afin de franchir des rues et rétablir la possibilité d’une rivière dans ces quartiers en pleine mutation. La Drize n’empruntait pas exactement cet itinéraire par le passé.


Quel est son débit ?
Marco Rampini : Environ un mètre cube par seconde. Mais elle peut supporter jusqu’à 17 m3/seconde en cas de crue extrême. C’est un morceau de nature qui traverse le PAV, un couloir de biodiversité, accompagné d’une promenade et d’un itinéraire cyclable. Le projet va se poursuivre puisque l’objectif, c’est de remettre à ciel ouvert la rivière entièrement sur 2,5 km, depuis la route de Saint-Julien – à Grange-Collomb – jusqu’à l’Arve, aux Vernets. Cela devrait être concrétisé en 2035.

Vous avez participé à la renaturation de plusieurs cours d’eau. Le premier, c’était l’Aire ?
Greg Bussien : Oui, l’État de Genève, dès la fin des années 1990, a lancé un programme de renaturation de plusieurs cours d’eau comme le Foron, la Versoix ou la Seymaz, qui viennent de France. Les enjeux étaient multiples : retrouver un biotope favorable à la faune et la flore, protéger les biens et les personnes contre les crues, aménager des lieux de promenade et de rencontre. L’Aire – de Saint-Julien à Onex – était le projet plus ambitieux. Il a été développé dans les années 2000. La proposition était de concevoir une nouvelle rivière qui circulerait en parallèle du canal rectiligne conservé et transformé comme lieu de promenade. Dessiner une nouvelle rivière n’était pas usuel pour nous. Des terrains ont été rachetés en zone agricole, nous avons creusé au sol une grille en forme de losanges et laissé l’Aire se dessiner d’ellemême à travers elle. Ce projet a reçu plus d’une dizaine de prix en Europe.


Un gros projet a été la requalification de la plaine de Plainpalais, en 2008. Quelles étaient les contraintes ?
Pierre Brossard :
Il y a sur cette plaine une grande intensité d’usages ! Elle doit être occupée environ 200 jours par an. Auparavant, c’était une grande pelouse de boue et de crottes de chien. Nous avons eu recours au gore, comme pour la place Bellecour à Lyon, qui a l’avantage d’être perméable, de favoriser l’infiltration
des eaux sans être trop gras ou argileux et de supporter l’intensité d’usage de cet espace. Sur les contours, nous avons proposé une couronne arborée d’un triple alignement. Certains arbres ont dû être abattus étant donné leur état phytosanitaire. Ce triple alignement offre une canopée continue qui abrite les marchés alimentaire et puciers.

Plaine de Plainpalais

Vous referiez ce projet de la même façon aujourd’hui ou vous végétaliseriez davantage ?
Julien Descombes :
Conserver toutes ces activités comme le cirque Knie ou le Luna Park en centre-ville nécessite de garder du vide. Des semi-remorques y font des demi-tours ! Ce vide, c’est aussi une respiration en pleine ville. Cette place cache aussi toutes sortes d’infrastructures comme des prises de branchement électriques pour les marchés.
Pierre Brossard : Il y a un phénomène d’îlot de chaleur dont on parlait peu à l’époque. Mais nous avions déjà le souci de végétaliser à l’intérieur du losange, avec l’idée que le triple alignement d’arbres puisse coloniser l’intérieur. C’est le cas à la pointe sud [coté Salève, ndlr] et au niveau des jeux pour enfants.

Comment aviez-vous pensé la plage des Eaux-Vives ?
Marco Rampini :
Les bains des Pâquis avaient été rénovés dans les années 1990. C’est une période où la qualité de l’eau s’améliorait. Le succès était énorme, le site était bondé. En 2006, nous avions obtenu un mandat pour faire des propositions afin de faciliter l’accès à l’eau dans le lac en zone urbaine. Nous avions proposé trois plages : sur le quai Wilson, à la Perle du lac et aux Eaux-Vives (rive gauche). Robert Cramer, conseiller d’État, a priorisé la réalisation d’une plage aux Eaux-Vives et a réussi à rallier l’ensemble du Conseil d’État à cette idée.
Richard Fulop : Genève a un rapport contrarié à l’eau. Historiquement, la rade accueillait des activités polluantes et malodorantes, comme des tanneries, ou plus récemment de la pollution liée au phosphate. L’extension de la ville autour de son plan d’eau s’est faite en trois temps. D’abord elle a touché ce qu’on a appelé le “coeur liquide” de la ville, entre la Vieille-Ville et Saint-Gervais, puis est venue l’extension de cet espace lors de la construction des deux digues des Pâquis et des Eaux-Vives, concomitamment à la démolition des fortifications. Enfin, est arrivé le projet de la plage publique des Eaux- Vives, vers l’amont. Aux Eaux-Vives, nous avons proposé une grève de 400 à 500 mètres de long, avec à l’arrière un jardin d’eau bordé par une roselière. Ce projet s’inscrit dans une démarche visant aussi à libérer les quais à l’aval du Jet d’eau en déménageant les dériveurs et les cabanes de pêcheurs. Les activités de chantiers navals seront déplacées au Vengeron. Donne un meilleur accès au lac renforce le lien entre l’eau et les habitants. Il est difficile de négliger la qualité d’une eau dans laquelle on plonge son corps. La roselière constitue par ailleurs un des rares points de refuge des oiseaux migrateurs.
Julien Descombes : Le succès de la plage des Eaux-Vives permet de se projeter sur un troisième accès au lac rive droite. La plage Wilson est en cours de projet. Un concours a été lancé.

Projet de requalification de la rue de la Rôtisserie


Quel est votre projet sur la rue de la Rôtisserie, en centre-ville ? C’est une piétonnisation ?
Julien Descombes :
Le concours remonte à 2024. Il y a eu une prise de conscience que cette rue n’était pas au niveau de la Vieille-Ville. L’intention est bien de piétonniser tout en maintenant un accès aux ayants droit. Nous voulons transformer cette rue arrière aux rues basses (rue du Rhône, rue du Marché) pour en faire un espace de promenade. C’est une première pièce de la revalorisation de l’ensemble de laVieille-Ville. L’idée serait d’avoir un même sol partout. Nous allons accentuer la présence des petites places existantes sur cette rue (places de la Madeleine, du Perron, des Trois-Perdrix). Le dépôt de l’autorisation de construire se fera en 2026 et la mise en oeuvre en 2028 et 2029.

Un autre projet est celui du quartier des Vernets. Il y a des critiques sur sa forte densité. Aucun jardin public n’est prévu à l’intérieur, aussi un espace vert sera créé à la place du parking de la patinoire. C’est un bon résumé ?
Julien Descombes :
3 000 habitants vont arriver à horizon 2029, plus 2 000 à 3 000 étudiants et enseignants. C’est vrai que c’est un quartier dense. C’est aussi la première pierre du PAV. Cet espace urbain va bénéficier de sa localisation en plein centre-ville. Il va permettre de renouveler la promenade des quais de l’Arve. Effectivement, un espace vert de près d’un hectare va être aménagé aux Vernets, qui disposera d’un parking souterrain.
Pierre Brossard : Nous attendons pour ce parc la délivrance des autorisations de construire début 2026. Le site forme un carré : avec cet espacevert, la patinoire fermée, la patinoire extérieure et la piscine. Nous utiliserons l’eau rejetée par le réseau de chaleur GeniLac pour former un ruisseau le long de la rue Hans-Wilsdorf. Il accompagnera une couronne végétale qui prolonge la ripisylve de l’Arve à l’intérieur du quartier.

Enfin, vous accompagnez un projet de Bus à haut niveau de service (BHNS)…
Anne Prida :
C’est un axe fort de transport public qui ira à terme de Cornavin à l’hôpital de La Tour à Meyrin, soit un parcours de 10 km. Il passera par la rue de Lyon, l’avenue de Châtelaine, la route de Vernier… Il desservira la zone industrielle Zimeysa et la gare de Meyrin. Nous aménageons de façade à façade en réinterrogeant la place du piéton, du vélo, de la voiture et du végétal. Sur la route du Nantd’Avril [à Vernier], nous passons de quatre à trois voies motorisées. Un aménagement cyclable de 4 mètres de large est créé et 400 arbres seront plantés sur cette première étape entre Meyrin et Vernier. Deux lignes de BHNS vont emprunter le couloir de bus – les lignes 6 et 19 –, avec un départ toutes les deux minutes aux heures de pointe. Le projet est porté par l’Office cantonal des transports, cofinancé par la Confédération et inscrit au projet d’agglomération 3. Le chantier a commencé sur 2,5 km et les bus devraient circuler sur ce tronçon dès décembre 2026. Sur la portion Cornavin/Châtelaine, un recours doit être levé.

Interview parue dans notre numéro 12 (janvier 2026)

Article tiré

du N°

12

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